La Déclaration d’Abuja : un objectif irréaliste pour des pays pauvres et endettés
Adoptée en 2001, la Déclaration d’Abuja reste l’un des
engagements politiques les plus ambitieux du continent africain en matière de
santé publique. Les chefs d’État sous la pression des bailleurs de fonds y recommandaient de consacrer au moins 15 %
du budget national à la santé. Plus de vingt ans après, une question
persiste : cet objectif est-il réaliste pour des économies fragiles, souvent
lourdement endettées ?
Un objectif ambitieux dans un
contexte contraint
À première vue, la cible de 15 % peut sembler
déconnectée des réalités budgétaires africaines. Dans de nombreux pays, les
ressources publiques sont limitées et soumises à de fortes pressions :
- Service
de la dette qui absorbe une part importante des recettes
- Besoins
urgents en infrastructures (routes, énergie, éducation)
- Faible
mobilisation fiscale
- Dépendance
à l’aide extérieure
Résultat : selon plusieurs estimations, la majorité
des pays africains consacre entre 5 % et 10 % de leur budget à la santé,
bien en dessous de l’objectif fixé.
Une comparaison défavorable avec
les pays développés
Dans les pays membres de l’Organisation de coopération
et de développement économiques, la santé représente généralement entre 15 %
et 20 % des dépenses publiques. Mais ces économies disposent d’une base
fiscale solide et d’un niveau de richesse bien supérieur.
Transposer mécaniquement cet effort à des pays à
faible revenu pose donc un problème de soutenabilité. Pour certains
économistes, exiger 15 % dans ces conditions revient à imposer une norme
difficilement atteignable sans déséquilibrer les finances publiques.
Une nécessité sanitaire pourtant
évidente
Malgré ces contraintes, les arguments en faveur d’un
investissement massif dans la santé restent puissants. L’Organisation mondiale
de la santé rappelle que l’Afrique concentre près de 25 % de la charge
mondiale de maladies, tout en ne disposant que d’une fraction des
ressources sanitaires globales.
Le sous-financement chronique des systèmes de santé
entraîne :
- un accès
limité aux soins
- une
mortalité évitable élevée
- une
vulnérabilité accrue face aux crises sanitaires
Dans ce contexte, certains experts estiment que ne
pas atteindre les 15 % coûte en réalité plus cher à long terme.
Le vrai débat : volume ou
efficacité ?
Au-delà du montant, un consensus émerge : le
problème n’est pas uniquement combien les États dépensent, mais comment ils
dépensent.
Dans plusieurs pays, même lorsque les budgets
augmentent, les résultats restent limités en raison de :
- mauvaise
gouvernance
- inefficacité
dans l’allocation des ressources
- corruption
ou gaspillage
- déséquilibres
entre zones urbaines et rurales
Autrement dit, atteindre 15 % sans réformes
structurelles pourrait ne pas produire les effets attendus.
Une cible politique plus qu’une
obligation économique
Avec le recul, la Déclaration d’Abuja apparaît
davantage comme un outil de mobilisation politique qu’un objectif
strictement budgétaire.
Elle a permis de :
- placer la
santé au cœur des priorités nationales
- attirer
l’attention des partenaires internationaux
- encourager
certains pays à augmenter progressivement leurs investissements
Mais très peu d’États africains ont effectivement
atteint ce seuil de manière durable.
Vers une approche plus pragmatique
Aujourd’hui, de nombreux analystes plaident pour une
approche plus réaliste, adaptée aux capacités de chaque pays :
- Fixer des
objectifs progressifs plutôt qu’un seuil unique
- Prioriser
les soins de santé primaires
- Investir
dans la formation et la rétention du personnel
- Améliorer
la gouvernance et la transparence
L’enjeu n’est plus seulement d’atteindre un chiffre,
mais de construire des systèmes de santé résilients et efficaces.
Une ambition toujours d’actualité
Alors, la cible des 15 % est-elle une exagération ?
Oui, si elle est perçue comme une obligation immédiate pour des pays en
difficulté.
Non, si elle est comprise comme une
direction stratégique à long terme.
Dans un continent confronté à de multiples défis
sanitaires, la question n’est pas de savoir si investir dans la santé est
nécessaire, mais comment le faire de manière soutenable et efficace.


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