Sénégal / Affaire des couches et serviettes hygiéniques Softcare : ce qui s’est réellement passé
Au Sénégal, l’affaire des couches pour bébés et
serviettes hygiéniques Softcare a provoqué une vive polémique mêlant
autorités sanitaires, inspecteurs pharmaceutiques, organisations de la société
civile et consommateurs. Accusations de produits potentiellement dangereux,
soupçons de corruption et confusion institutionnelle ont transformé ce dossier
en véritable crise sanitaire et médiatique. Retour détaillé sur une affaire qui
secoue le pays depuis décembre 2025.
Une alerte sanitaire lancée par
l’Agence de régulation pharmaceutique
La controverse débute le 8 décembre 2025,
lorsque l’Agence sénégalaise de réglementation pharmaceutique (ARP) publie une
note officielle ordonnant le retrait immédiat du marché des couches et
des serviettes hygiéniques de la marque Softcare.
Cette décision vise des produits devenus en seulement
deux ans extrêmement populaires au Sénégal, notamment en raison de leur prix
très accessible. Les couches pour bébés étaient commercialisées autour de 100
francs CFA (environ 15 centimes d’euro), ce qui a contribué à leur large
diffusion auprès des familles.
Selon les inspecteurs de l’ARP, plusieurs composants
entrant dans la fabrication des produits seraient problématiques.
Des substances potentiellement
dangereuses pointées du doigt
D’après Moussa Diallo, inspecteur au sein de
l’agence, différents matériaux utilisés dans la fabrication des produits sont
concernés : le coton, les polymères superabsorbants et d’autres éléments
entrant dans la composition des couches et des serviettes hygiéniques.
Ces substances pourraient provoquer divers problèmes
de santé.
« Des cas d’infections génitales et urogénitales, mais
aussi des allergies sur la peau et les muqueuses peuvent survenir. Certaines
substances pourraient même être cancérigènes », a-t-il expliqué.
Ces révélations ont rapidement suscité une forte
inquiétude parmi les consommateurs, en particulier chez les parents de jeunes
enfants et les utilisatrices de protections hygiéniques.
Une usine déjà sous surveillance
depuis 2024
L’affaire est d’autant plus sensible que ce n’est pas
la première fois que l’usine Softcare située à Sindia, au Sénégal,
attire l’attention des autorités sanitaires.
En janvier 2024, l’ARP avait déjà mené une
inspection du site après la plainte d’une association de femmes dénonçant des
cas d’intolérance et d’allergies liés à l’utilisation de ces produits. Les
inspecteurs avaient alors identifié plusieurs défauts de qualité, sans
que des mesures de retrait ne soient prises à l’époque.
Revirement inattendu des autorités
sanitaires
La situation prend un tournant inattendu quelques
jours plus tard. Le 16 décembre 2025, l’Agence sénégalaise de
réglementation pharmaceutique publie un nouveau communiqué qui contredit la
première décision.
Dans ce document, l’agence affirme que les matières
premières périmées n’auraient finalement pas été utilisées dans la fabrication
des produits.
Elle conclut même que :
« Les produits Softcare sont jugés conformes, propres
à la consommation et peuvent être commercialisés. »
Ce revirement crée une forte confusion au sein de
l’opinion publique et au sein même de l’administration.
Des inspecteurs dénoncent une
manipulation
Face à cette nouvelle position de leur hiérarchie, Moussa
Diallo et deux autres pharmaciens inspecteurs prennent publiquement la
parole le 18 décembre 2025.
Ils dénoncent ce qu’ils considèrent comme une manœuvre
interne et maintiennent leur recommandation initiale demandant le retrait
des produits du marché.
Dans ce climat déjà tendu, une enquête
administrative conjointe du ministère de la Santé et du ministère du Commerce
est ouverte le 19 décembre, mais passe presque inaperçue à ce moment-là.
Accusations de tentative de
corruption
La crise prend une nouvelle dimension lorsque Moussa
Diallo affirme avoir été approché à plusieurs reprises par des représentants de
l’usine Softcare.
Selon lui, ces derniers auraient tenté de le corrompre
à quatre reprises, en lui proposant une mallette remplie d’argent afin
d’influencer son rapport.
L’inspecteur affirme détenir des preuves de ces
tentatives de corruption, des accusations qui provoquent un véritable séisme à
quelques jours des fêtes de fin d’année.
En réaction, les syndicats de l’ARP déclenchent une grève
illimitée et exigent l’ouverture d’une enquête indépendante.
Une mobilisation de la société
civile
L’affaire ne tarde pas à mobiliser plusieurs
organisations de la société civile. Début janvier 2026, des mouvements citoyens
s’interrogent publiquement sur les risques potentiels pour la population.
« Les enfants du Sénégal ont-ils été exposés à des
produits dangereux ? », s’est notamment demandé le Front pour une révolution
anti-impérialiste, populaire et panafricaine, appelant les autorités à
publier les résultats d’analyses et d’inspection.
De son côté, l’association SOS Consommateurs
annonce avoir saisi le parquet de Mbour le 6 janvier, tout en
réclamant la protection de Moussa Diallo en tant que lanceur d’alerte,
conformément à la loi adoptée le 26 août 2025.
Softcare dénonce des accusations
diffamatoires
Face à la polémique, la société Softcare – filiale du
groupe chinois Sunda – rejette fermement les accusations portées contre
elle.
Dans un communiqué transmis à la presse le 3
janvier, l’entreprise évoque des déclarations diffamatoires et infondées
et annonce avoir mandaté ses avocats afin d’engager des procédures judiciaires.
L’entreprise indique également avoir procédé à des
prélèvements de produits déjà sur le marché, promettant de publier les
résultats de ces analyses ultérieurement.
Un débat sanitaire plus large sur
les produits d’hygiène
Au-delà de la polémique, l’affaire Softcare a mis en
lumière un débat rarement abordé dans l’espace public : la composition chimique
des produits d’hygiène jetables largement utilisés en Afrique.
Plusieurs experts rappellent que certaines
associations alertent depuis des années sur la présence de produits
chimiques blanchissants dans certaines serviettes hygiéniques.
Pour Stephan Nna Njeng, spécialiste en santé
reproductive, plusieurs questions restent en suspens :
- Quelles
matières premières périmées auraient été utilisées ?
- Les
intrants auraient-ils été contaminés par des moisissures ?
- Existe-t-il
un risque réel pour la santé des femmes et des nourrissons ?
Selon lui, si la qualité des produits est gravement
compromise, les conséquences sanitaires pourraient être importantes.
Une image de marque fragilisée
Ironie du calendrier, cette polémique intervient alors
que la marque Softcare menait récemment une vaste campagne publicitaire au
Sénégal avec le slogan : « Plus d’amour, plus de soin ».
Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, l’ambiance est
bien différente. De nombreux internautes appellent désormais au boycott des
produits du groupe chinois, illustrant la perte de confiance d’une partie
des consommateurs.
L’enquête administrative et les procédures judiciaires
en cours devraient permettre de déterminer les responsabilités et d’établir la
vérité dans ce dossier devenu l’une des plus grandes controverses sanitaires
récentes au Sénégal.
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